À LA RENVERSE
L’HISTOIRE
Deux femmes sur un plateau. Cécile, qui est là, dans le temps présent de la représentation. Anne, qui est morte, il y a quelques années en tentant de sauver deux enfants. Au milieu un récit. Celui d’un patient d’Anne qu’elle a relaté dans un livre En cas d’amour. Un récit que Cécile a lu est qui, depuis, s’est accroché à elle. Pourquoi avec une telle force? Qu’est-ce qui s’y cache pour qu’elle en soit à ce point ravie, aimantée? Elles sont là, avec leurs regards, leurs vertiges devant cette histoire reconvoquée au présent du récit que ni l’une ni l’autre n’ont jamais habité.
Un après-midi de juillet, près d’un lac, un pique-nique est organisé. Un couple avec leurs deux enfants, la jeune fille au pair, et le meilleur ami du père, Vincent, qui est là avec sa compagne, Marianne. Raphaël a cinq ans et il veut chercher des libellules Vincent, l’accompagne dans cette promenade le long de l’eau. Raphaël trébuche, perd pied. Une racine peut-être ou une tentative d’attraper l’insecte. Il tombe dans le lac, se noie. Vincent plonge. Combat contre la mort qui voudrait ravir l’enfant, il sauve Raphaël, le sort de l’eau. Vincent, comme il aurait été d’usage, ne va immédiatement chercher les secours, appeler à l’aide. Il garde l’enfant dans ses bras. Et là, dans ce moment là, surgit en lui une émotion indescriptible. Un trouble? Un désir? Un désir qui est tout sauf un désir sexuel, dit Anne Dufourmantelle, mais un désir de vie contre la mort, consécutif à ce combat pour empêcher la mort de prendre le corps de Raphaël.
Au loin, la jeune fille au pair. Elle voit cet homme qui tient dans ses bras cet enfant. Elle est loin et ce qu’elle voit lui parait ambigu. Elle prête à Vincent des gestes criminels, un désir pervers. Elle se trompe. Vincent n’a aucun geste, il tient juste cet enfant dans les bras mais telle une Pythie elle voit que quelque chose d’irrévocable, peut-être sans recours, se joue pour ces deux existences dans ce moment-là; preuve qu’il faut toujours croire les témoins même lorsqu’iels se trompent dans leur discernement. Quelques semaines après ce sauvetage, elle finit par partager ses doutes et raconte aux parents ce qu’elle a cru voir. Les parents se demande si finalement cette noyade n’était pas un prétexte pour des gestes criminels. Ils doutent, puis accusent. Un procès a lieu qui se conclut par un non-lieu. Vincent fuit la France et part vivre à Madrid, seul. Là-bas, il s’installe dans un quotidien millimétrique. Une vie en surface. Une déshabitation de lui-même.
Raphaël a grandi, il a presque trente ans, partage sa vie avec une femme, ont deux enfants. Il est devenu peintre. Un peintre reconnu. La submersion, l’eau toujours au coeur de son travail. Profitant d’une exposition qui lui est consacrée à Madrid, Raphaël cherche à retrouver Vincent et fini par créer la rencontre.
Pendant trois jours, alors qu'aucun des deux n'ont jamais connu d'hommes, ils ne se quittent pas, font l’amour. Se confrontant au monstre sacré de son enfance, Raphaël reprend le pouvoir face à un récit, une fatalité qui lui aussi l’avait enfermé.
Plusieurs années plus tard, Vincent retourne vivre en France. C’est à ce moment là qu’Anne le rencontre, quand il entame une psychanalyse avec elle. Il fait le chemin à rebours. Retourne au coeur de cet événement qui aura déterminé pour toujours ces deux existences. La sienne et celle de Raphaël. Il se tue dans un accident de voiture quinze jours après sa première séance.
Deux femmes sur un plateau. Cécile, qui est là, dans le temps présent de la représentation. Anne, qui est morte, il y a quelques années en tentant de sauver deux enfants. Au milieu un récit. Celui d’un patient d’Anne qu’elle a relaté dans un livre En cas d’amour. Un récit que Cécile a lu est qui, depuis, s’est accroché à elle. Pourquoi avec une telle force? Qu’est-ce qui s’y cache pour qu’elle en soit à ce point ravie, aimantée? Elles sont là, avec leurs regards, leurs vertiges devant cette histoire reconvoquée au présent du récit que ni l’une ni l’autre n’ont jamais habité.
Un après-midi de juillet, près d’un lac, un pique-nique est organisé. Un couple avec leurs deux enfants, la jeune fille au pair, et le meilleur ami du père, Vincent, qui est là avec sa compagne, Marianne. Raphaël a cinq ans et il veut chercher des libellules Vincent, l’accompagne dans cette promenade le long de l’eau. Raphaël trébuche, perd pied. Une racine peut-être ou une tentative d’attraper l’insecte. Il tombe dans le lac, se noie. Vincent plonge. Combat contre la mort qui voudrait ravir l’enfant, il sauve Raphaël, le sort de l’eau. Vincent, comme il aurait été d’usage, ne va immédiatement chercher les secours, appeler à l’aide. Il garde l’enfant dans ses bras. Et là, dans ce moment là, surgit en lui une émotion indescriptible. Un trouble? Un désir? Un désir qui est tout sauf un désir sexuel, dit Anne Dufourmantelle, mais un désir de vie contre la mort, consécutif à ce combat pour empêcher la mort de prendre le corps de Raphaël.
Au loin, la jeune fille au pair. Elle voit cet homme qui tient dans ses bras cet enfant. Elle est loin et ce qu’elle voit lui parait ambigu. Elle prête à Vincent des gestes criminels, un désir pervers. Elle se trompe. Vincent n’a aucun geste, il tient juste cet enfant dans les bras mais telle une Pythie elle voit que quelque chose d’irrévocable, peut-être sans recours, se joue pour ces deux existences dans ce moment-là; preuve qu’il faut toujours croire les témoins même lorsqu’iels se trompent dans leur discernement. Quelques semaines après ce sauvetage, elle finit par partager ses doutes et raconte aux parents ce qu’elle a cru voir. Les parents se demande si finalement cette noyade n’était pas un prétexte pour des gestes criminels. Ils doutent, puis accusent. Un procès a lieu qui se conclut par un non-lieu. Vincent fuit la France et part vivre à Madrid, seul. Là-bas, il s’installe dans un quotidien millimétrique. Une vie en surface. Une déshabitation de lui-même.
Raphaël a grandi, il a presque trente ans, partage sa vie avec une femme, ont deux enfants. Il est devenu peintre. Un peintre reconnu. La submersion, l’eau toujours au coeur de son travail. Profitant d’une exposition qui lui est consacrée à Madrid, Raphaël cherche à retrouver Vincent et fini par créer la rencontre.
Pendant trois jours, alors qu'aucun des deux n'ont jamais connu d'hommes, ils ne se quittent pas, font l’amour. Se confrontant au monstre sacré de son enfance, Raphaël reprend le pouvoir face à un récit, une fatalité qui lui aussi l’avait enfermé.
Plusieurs années plus tard, Vincent retourne vivre en France. C’est à ce moment là qu’Anne le rencontre, quand il entame une psychanalyse avec elle. Il fait le chemin à rebours. Retourne au coeur de cet événement qui aura déterminé pour toujours ces deux existences. La sienne et celle de Raphaël. Il se tue dans un accident de voiture quinze jours après sa première séance.
NOTES
S’engager sur les terrains difficiles de nos humanités
L’oeuvre d’Anne Dufourmantelle m’accompagne depuis plusieurs années. Conversation ininterrompue avec ses livres, sa pensée, avec celle qui, je crois, à une connaissance approfondie du coeur humain.
Se plonger dans l’oeuvre d’Anne Dufourmantelle c’est s’engager sur les terrains difficiles que composent nos humanités. C’est se défaire de ce qu’on croyait comprendre, de ce qu’on croyait connaitre. C’est apprendre à accepter les apories, la non résolution. Et regarder l’Autre comme le centre de l’univers.
La fiction comme espace collectif de l’irrésolu
Le plateau de théâtre est pour moi l’un des derniers espaces où l’on peut prendre le temps du regard, de ce regard qui prend le temps de traverser les apparences, d’envisager la complexité et de plonger. L’un des derniers espaces où l’on peut prendre le temps d’une autre écoute au monde, où l’on ne vient pas chercher « la confirmation de ce que nous savons déjà mais un lieu de possibles et de remise en question de ce qui nous semblait acquis. » Joël Pommerat, Théâtres en présence. Le plateau de théâtre est pour moi le lieu d’interrogations qui me sont vitales que je pose par le biais d’une fiction dans cet espace collectif où il s’agit moins de résoudre que de laisser irrésolues, vivantes, ces questions, ces vertiges et qu’ils puissent à leur tour voyager en chacun et chacune.
Ne pas regarder trop vite
Raconter cette histoire est une nécessité. Par ce qu’elle charrie de vertige en moi bien sûr mais aussi, surtout, par ce qu’elle demande à notre regard. Cette histoire demande de l’écoute - pas de se départir du jugement, parfois il faut juger - mais d’aller au-delà de ce qui nous apparait à première vue. Ne pas regarder trop vite. Prendre le temps d’envisager la complexité de celleux qui pourraient être chacune et chacun, accepter de ne pas pouvoir catégoriser. Parce que si l’on regarde l’Autre profondément, absolument, c’est aussi des parts de soi qu’on retrouve. Alors regarder. Comme acte de résistance. Comme le chemin vers l’autre.
Pénétrer les cryptes
Emmanuel Lévinas dit « L’infini de l’autre reste innommable, il échappe à toute totalité conceptuelle. ». Innommable dans le sens premier - ce qui ne peut-être nommé - . Ce qui traverse ces personnages ne pourra être réduit à une explication, à une théorie. Faire le pari du théâtre pour traverser le flou, l’insondable, pénétrer la crypte nichée au coeur de ces personnages, la rendre visible car par le prisme de cette histoire absolument singulière, c’est le monde entier qu’on regarde.
L’événement comme détermination d’une existence
Pour Gilles Deleuze dans Différence et répétition (1968), « l’événement n’est pas ce qui arrive, mais ce qui transforme le réel, indépendamment de sa manifestation matérielle. » L’événement comme réel pur qui créé une rupture dans l’ordre des choses. Qui arrive et fait effraction. C’est ça que nous raconte À la renverse. La fracturation de deux existences par le surgissement de cet événement mais aussi la constellation qui y préside.
Vincent, désir de vie contre la mort
Ce jour-là, en ramenant Raphaël sur la berge qu’il vient d’arracher à la mort, Vincent est pris d’une émotion indescriptible. « Qu’est ce qui est né là au contact de cet enfant qu’il a pris dans ses bras pour le ramener à la vie face à l’extreme proximité de la mort? » Cette émotion a pris la forme d’un trouble, d’un désir. D’un désir qui est tout sauf un désir sexuel dit Anne Dufourmantelle. Alors quel est il ? Un désir de vie contre la mort ? En effet, lorsqu’il a sauvé Raphaël, Vincent de tout son désir d’homme a refoulé la mort, l’a empêchée de prendre ce corps. Alors pourquoi l’ambiguïté, pourquoi la culpabilité chez cet homme quand Anne le rencontre des années après, pourquoi le procès ?
Une Pythie
Qu’est ce qu’a vu cette jeune fille au pair au loin alors que les gestes criminels étaient absents? Oui, elle s’est trompée en prêtant à cet homme des gestes criminels, un désir pervers mais telle une Pythie, elle a vu que quelque chose d’irrévocable pour ces deux existences se jouait dans ce moment là.
Raphaël, entre dette de vie et innocence perdue
Comment les choses se sont imprimés en lui? Il y a son oeuvre hantée par cette chute dans l’eau et il y a eu le procès dont il était le centre mais trop petit pour en être acteur . Enfant, il a entendu parler du procès. Ça lui a volé une partie de son enfance et il a grandi, enfermé dans ce récit là. Et presque trente ans après, il va à la rencontre de cet homme pour se réapproprier son histoire, la réparer, s’en libérer. Se confronter au « monstre sacré » de son enfance. « Passer deux jours et deux nuits enfermé avec lui dans une chambre, c’était descendre dans l’arène et affronter ce mythe en bien ou en mal dont on avait saturé son enfance. (…) Il remettait du vivant là où on lui avait dressé une stèle, père et mère au chevet de l’enfance outragée. »
Trouble
L’évènement : Raphaël tombe dans un lac, « la mort qui le prend puis s’éloigne. Un trouble, un désir qui survient. C’est peut-être la chose la plus difficile qui soit donnée à la pensée. » Car oui, dans cet instant là a surgi en cet homme, cette émotion indescriptible. Elle l’a traversée. Oui, c’est un désir de vie contre la mort mais comme le dit Anne Dufourmantelle pourtant « il n’est pas pour autant étranger au désir sexuel, je veux dire que c’est la même source mais ce n’était pas un désir de le prendre lui, au contraire. (…) Je cherche à comprendre ce trouble comme un évènement traversant le corps et la psyché entière, arc-boutée contre l’événement de la mort qui prend corps ». Ce mot « désir » associé à l’enfant quand bien même il est étranger au désir sexuel, créé le trouble. Bergson disait que la philosophie c’est ne pas chercher des idées qui nous rassurent c’est se confronter au contraire à celles qui créeront le vertige. Ce désir donc et quand bien même il n’est pas sexuel a traversé cet événement et de fait il est monstrueux, dans le sens premier étymologique « bizarre, extraordinaire, capable de mettre du désordre dans l'ordre ou le contraire, provoquant soit la terreur, soit l’admiration ». Est-ce que le surgissement du monstrueux, d'un désir monstrueux comme ce désir associé à un enfant, fait de nous un coupable, alors même qu’aucun geste n'a été commis ?
Donner voix, donner corps
Travailler cette matière et en faire un spectacle demande de questionner ma pratique d’un point de vue formel mais aussi mon écriture. Jusqu’à présent, je travaillais à ce que la parole qui se disait au plateau ne véhicule pas de pensée. Je n'expérimente pas la parole comme espace de vérité, je crois au contraire que si vérité il y a, elle se niche entre les mots, entre les dialogues, là où justement la parole s’arrête. Que c’est le silence entre les mots qui raconte le centre de ce que l’on veut dire. Evidemment ce rapport au silence, à la vérité qui se niche entre la parole sera là, mais je dois aussi trouver une langue particulière qui n’est pas la langue commune pour ces deux femmes qui traque, questionne, tente des hypothèses. Faire théâtre de cette parole-là aussi. Et puis il y a elleux, ces personnages qui pour l’instant n’existent que dans ces quelques pages du livre d’Anne Dufourmantelle. Les rendre vivants. Leurs donner chairs et corps. A partir des comédiennes et comédiens, de leurs singularités. Adapter la langue aux rythmes de chacun de chacune pour que ces personnages deviennent indissociables de celles et ceux qui les incarneront.
Deux femmes
Elles ne quitteront pas le plateau. C’est à travers leurs points de vue que nous entrerons dans cette histoire. Anne, la femme, la psychanalyste, la philosophe, l’écrivaine. Cécile agrippée à cette histoire dont elle pressent sans savoir le nommer que par ricochet se joue aussi la sienne.
Trois temporalités
Nous serons dans trois temporalités différentes qui coexisteront dans ce temps commun de la représentation. Celle de cette histoire reconvoquée, celle d’Anne quand elle écrit ces quelques pages sur ce patient, celle de Cécile qui se débat au présent de la représentation avec cette matière.
Bill Viola
« Toute ma vie j’ai été fasciné par l’eau. Quand j’étais jeune, j’ai failli me noyer. Cette expérience incroyable a changé ma vie. C’est l’expérience la plus importante de ma vie. Quand j’avais 6 ans je suis tombé à l’eau. Mon oncle heureusement était là, il s’est jeté à l’eau et m’en a sorti. Je suis resté au fond un moment, une expérience émotionnelle très forte, je n’avais pas peur, vraiment aucune peur, je serais resté là s’il n’avait pas plongé, et j’aurais été très heureux .C’était une expérience positive, pas effrayante. Un traumatisme, mais positif. Je n’avais pas peur. Je me croyais au Paradis, ou pas loin. C’était un monde nouveau. Je n’étais jamais allé sous l’eau, je n’avais jamais rien vu sous cet angle. » Quand nous avons commencé à penser l’espace avec Anouk Dell’Aiera, nous sommes tombées sur ces mots de Bill Viola. Raphaël a vécu la même chose au même âge et la découverte de cette expérience fondatrice de Bill Viola, cet instant liminal entre vie et disparition qui a tant irrigué son travail, ses images, ses temporalités suspendues m’a permis de dessiner les contours du personnage de Raphael dont Anne Dufourmantelle parle si peu. En pensant l’artiste que Raphael devient, je me suis appuyée sur ce que je projetais de Bill Viola, sur cette sensibilité façonnée par une expérience extrême, entre dissolution et révélation. Peu à peu, ce qui relevait d’une intuition ou d’une projection s’est concrétisé pour moi : une manière de comprendre comment une expérience originelle peut contaminer une œuvre entière et, par résonance, nourrir la construction du personnage de Raphaël, lui donner sa profondeur et sa densité.
Donner forme
Le plateau sera nu du moins il se donnera comme tel au début de la représentation avant que l’histoire soit reconvoquée, rappelée à la surface du présent. Sur le plateau, des membranes — des tulles peut-être— structureront l’espace. Elles offriront une double possibilité : une transparence absolue ou, au contraire, une opacification qui fera écran. Ces surfaces deviendront à la fois frontières, filtres et supports de projection. Elles permettront de révéler ou de dissimuler, de faire coexister le visible et l’invisible, le présent et ce qui affleure depuis d’autres temps. L’espace scénique se construira ainsi comme une succession de plans. Plusieurs temporalités pourront s’y superposer, se croiser, dialoguer. Le passé, le présent de la représentation et les réminiscences s’inscriront simultanément, sans hiérarchie fixe, dans un même champ visuel et les différents lieux traversés par l’histoire seront simplement esquissés, suggérés.
J’utiliserai le médium de la vidéo pour la première fois. Comme moyen d’ouvrir la perception. À travers elle, il s’agira de rendre compte, de manière sensible, la persistance de l’événement par cette eau qui le symbolise. De ce lac. Lac qui ont été des volcans, le feu retourné. Un événement toujours présent, partout, qui continuera d’agir et de contaminer l’espace, les corps et le temps. La vidéo aussi comme source lumineuse qui éclairera, traversera, transformera le plateau, les membranes servant de surfaces de projection, permettront à l’image de se déposer, ou de se propager par ricochet, contaminant progressivement tout l’espace scénique.
Venant de la musique, le son est le médium premier pour moi celui qui dit ce que les mots ne peuvent pas dire, ce que l’espace ne peut pas montrer. Comme dans mes précédents spectacles, il y aura aussi des séquences uniquement sonores. La représentation commencera d’ailleurs dans le noir. Que ce soit par l’écoute que l’on puisse entrer dans le spectacle. Créer un sas avant que les lumières du plateau s’allument, afin de préparer avec délicatesse les corps et les regards à la traversée d’une intimité singulière où pourra se rejouer, peut-être, en écho, des fragments de nous-mêmes.
S’engager sur les terrains difficiles de nos humanités
L’oeuvre d’Anne Dufourmantelle m’accompagne depuis plusieurs années. Conversation ininterrompue avec ses livres, sa pensée, avec celle qui, je crois, à une connaissance approfondie du coeur humain.
Se plonger dans l’oeuvre d’Anne Dufourmantelle c’est s’engager sur les terrains difficiles que composent nos humanités. C’est se défaire de ce qu’on croyait comprendre, de ce qu’on croyait connaitre. C’est apprendre à accepter les apories, la non résolution. Et regarder l’Autre comme le centre de l’univers.
La fiction comme espace collectif de l’irrésolu
Le plateau de théâtre est pour moi l’un des derniers espaces où l’on peut prendre le temps du regard, de ce regard qui prend le temps de traverser les apparences, d’envisager la complexité et de plonger. L’un des derniers espaces où l’on peut prendre le temps d’une autre écoute au monde, où l’on ne vient pas chercher « la confirmation de ce que nous savons déjà mais un lieu de possibles et de remise en question de ce qui nous semblait acquis. » Joël Pommerat, Théâtres en présence. Le plateau de théâtre est pour moi le lieu d’interrogations qui me sont vitales que je pose par le biais d’une fiction dans cet espace collectif où il s’agit moins de résoudre que de laisser irrésolues, vivantes, ces questions, ces vertiges et qu’ils puissent à leur tour voyager en chacun et chacune.
Ne pas regarder trop vite
Raconter cette histoire est une nécessité. Par ce qu’elle charrie de vertige en moi bien sûr mais aussi, surtout, par ce qu’elle demande à notre regard. Cette histoire demande de l’écoute - pas de se départir du jugement, parfois il faut juger - mais d’aller au-delà de ce qui nous apparait à première vue. Ne pas regarder trop vite. Prendre le temps d’envisager la complexité de celleux qui pourraient être chacune et chacun, accepter de ne pas pouvoir catégoriser. Parce que si l’on regarde l’Autre profondément, absolument, c’est aussi des parts de soi qu’on retrouve. Alors regarder. Comme acte de résistance. Comme le chemin vers l’autre.
Pénétrer les cryptes
Emmanuel Lévinas dit « L’infini de l’autre reste innommable, il échappe à toute totalité conceptuelle. ». Innommable dans le sens premier - ce qui ne peut-être nommé - . Ce qui traverse ces personnages ne pourra être réduit à une explication, à une théorie. Faire le pari du théâtre pour traverser le flou, l’insondable, pénétrer la crypte nichée au coeur de ces personnages, la rendre visible car par le prisme de cette histoire absolument singulière, c’est le monde entier qu’on regarde.
L’événement comme détermination d’une existence
Pour Gilles Deleuze dans Différence et répétition (1968), « l’événement n’est pas ce qui arrive, mais ce qui transforme le réel, indépendamment de sa manifestation matérielle. » L’événement comme réel pur qui créé une rupture dans l’ordre des choses. Qui arrive et fait effraction. C’est ça que nous raconte À la renverse. La fracturation de deux existences par le surgissement de cet événement mais aussi la constellation qui y préside.
Vincent, désir de vie contre la mort
Ce jour-là, en ramenant Raphaël sur la berge qu’il vient d’arracher à la mort, Vincent est pris d’une émotion indescriptible. « Qu’est ce qui est né là au contact de cet enfant qu’il a pris dans ses bras pour le ramener à la vie face à l’extreme proximité de la mort? » Cette émotion a pris la forme d’un trouble, d’un désir. D’un désir qui est tout sauf un désir sexuel dit Anne Dufourmantelle. Alors quel est il ? Un désir de vie contre la mort ? En effet, lorsqu’il a sauvé Raphaël, Vincent de tout son désir d’homme a refoulé la mort, l’a empêchée de prendre ce corps. Alors pourquoi l’ambiguïté, pourquoi la culpabilité chez cet homme quand Anne le rencontre des années après, pourquoi le procès ?
Une Pythie
Qu’est ce qu’a vu cette jeune fille au pair au loin alors que les gestes criminels étaient absents? Oui, elle s’est trompée en prêtant à cet homme des gestes criminels, un désir pervers mais telle une Pythie, elle a vu que quelque chose d’irrévocable pour ces deux existences se jouait dans ce moment là.
Raphaël, entre dette de vie et innocence perdue
Comment les choses se sont imprimés en lui? Il y a son oeuvre hantée par cette chute dans l’eau et il y a eu le procès dont il était le centre mais trop petit pour en être acteur . Enfant, il a entendu parler du procès. Ça lui a volé une partie de son enfance et il a grandi, enfermé dans ce récit là. Et presque trente ans après, il va à la rencontre de cet homme pour se réapproprier son histoire, la réparer, s’en libérer. Se confronter au « monstre sacré » de son enfance. « Passer deux jours et deux nuits enfermé avec lui dans une chambre, c’était descendre dans l’arène et affronter ce mythe en bien ou en mal dont on avait saturé son enfance. (…) Il remettait du vivant là où on lui avait dressé une stèle, père et mère au chevet de l’enfance outragée. »
Trouble
L’évènement : Raphaël tombe dans un lac, « la mort qui le prend puis s’éloigne. Un trouble, un désir qui survient. C’est peut-être la chose la plus difficile qui soit donnée à la pensée. » Car oui, dans cet instant là a surgi en cet homme, cette émotion indescriptible. Elle l’a traversée. Oui, c’est un désir de vie contre la mort mais comme le dit Anne Dufourmantelle pourtant « il n’est pas pour autant étranger au désir sexuel, je veux dire que c’est la même source mais ce n’était pas un désir de le prendre lui, au contraire. (…) Je cherche à comprendre ce trouble comme un évènement traversant le corps et la psyché entière, arc-boutée contre l’événement de la mort qui prend corps ». Ce mot « désir » associé à l’enfant quand bien même il est étranger au désir sexuel, créé le trouble. Bergson disait que la philosophie c’est ne pas chercher des idées qui nous rassurent c’est se confronter au contraire à celles qui créeront le vertige. Ce désir donc et quand bien même il n’est pas sexuel a traversé cet événement et de fait il est monstrueux, dans le sens premier étymologique « bizarre, extraordinaire, capable de mettre du désordre dans l'ordre ou le contraire, provoquant soit la terreur, soit l’admiration ». Est-ce que le surgissement du monstrueux, d'un désir monstrueux comme ce désir associé à un enfant, fait de nous un coupable, alors même qu’aucun geste n'a été commis ?
Donner voix, donner corps
Travailler cette matière et en faire un spectacle demande de questionner ma pratique d’un point de vue formel mais aussi mon écriture. Jusqu’à présent, je travaillais à ce que la parole qui se disait au plateau ne véhicule pas de pensée. Je n'expérimente pas la parole comme espace de vérité, je crois au contraire que si vérité il y a, elle se niche entre les mots, entre les dialogues, là où justement la parole s’arrête. Que c’est le silence entre les mots qui raconte le centre de ce que l’on veut dire. Evidemment ce rapport au silence, à la vérité qui se niche entre la parole sera là, mais je dois aussi trouver une langue particulière qui n’est pas la langue commune pour ces deux femmes qui traque, questionne, tente des hypothèses. Faire théâtre de cette parole-là aussi. Et puis il y a elleux, ces personnages qui pour l’instant n’existent que dans ces quelques pages du livre d’Anne Dufourmantelle. Les rendre vivants. Leurs donner chairs et corps. A partir des comédiennes et comédiens, de leurs singularités. Adapter la langue aux rythmes de chacun de chacune pour que ces personnages deviennent indissociables de celles et ceux qui les incarneront.
Deux femmes
Elles ne quitteront pas le plateau. C’est à travers leurs points de vue que nous entrerons dans cette histoire. Anne, la femme, la psychanalyste, la philosophe, l’écrivaine. Cécile agrippée à cette histoire dont elle pressent sans savoir le nommer que par ricochet se joue aussi la sienne.
Trois temporalités
Nous serons dans trois temporalités différentes qui coexisteront dans ce temps commun de la représentation. Celle de cette histoire reconvoquée, celle d’Anne quand elle écrit ces quelques pages sur ce patient, celle de Cécile qui se débat au présent de la représentation avec cette matière.
Bill Viola
« Toute ma vie j’ai été fasciné par l’eau. Quand j’étais jeune, j’ai failli me noyer. Cette expérience incroyable a changé ma vie. C’est l’expérience la plus importante de ma vie. Quand j’avais 6 ans je suis tombé à l’eau. Mon oncle heureusement était là, il s’est jeté à l’eau et m’en a sorti. Je suis resté au fond un moment, une expérience émotionnelle très forte, je n’avais pas peur, vraiment aucune peur, je serais resté là s’il n’avait pas plongé, et j’aurais été très heureux .C’était une expérience positive, pas effrayante. Un traumatisme, mais positif. Je n’avais pas peur. Je me croyais au Paradis, ou pas loin. C’était un monde nouveau. Je n’étais jamais allé sous l’eau, je n’avais jamais rien vu sous cet angle. » Quand nous avons commencé à penser l’espace avec Anouk Dell’Aiera, nous sommes tombées sur ces mots de Bill Viola. Raphaël a vécu la même chose au même âge et la découverte de cette expérience fondatrice de Bill Viola, cet instant liminal entre vie et disparition qui a tant irrigué son travail, ses images, ses temporalités suspendues m’a permis de dessiner les contours du personnage de Raphael dont Anne Dufourmantelle parle si peu. En pensant l’artiste que Raphael devient, je me suis appuyée sur ce que je projetais de Bill Viola, sur cette sensibilité façonnée par une expérience extrême, entre dissolution et révélation. Peu à peu, ce qui relevait d’une intuition ou d’une projection s’est concrétisé pour moi : une manière de comprendre comment une expérience originelle peut contaminer une œuvre entière et, par résonance, nourrir la construction du personnage de Raphaël, lui donner sa profondeur et sa densité.
Donner forme
Le plateau sera nu du moins il se donnera comme tel au début de la représentation avant que l’histoire soit reconvoquée, rappelée à la surface du présent. Sur le plateau, des membranes — des tulles peut-être— structureront l’espace. Elles offriront une double possibilité : une transparence absolue ou, au contraire, une opacification qui fera écran. Ces surfaces deviendront à la fois frontières, filtres et supports de projection. Elles permettront de révéler ou de dissimuler, de faire coexister le visible et l’invisible, le présent et ce qui affleure depuis d’autres temps. L’espace scénique se construira ainsi comme une succession de plans. Plusieurs temporalités pourront s’y superposer, se croiser, dialoguer. Le passé, le présent de la représentation et les réminiscences s’inscriront simultanément, sans hiérarchie fixe, dans un même champ visuel et les différents lieux traversés par l’histoire seront simplement esquissés, suggérés.
J’utiliserai le médium de la vidéo pour la première fois. Comme moyen d’ouvrir la perception. À travers elle, il s’agira de rendre compte, de manière sensible, la persistance de l’événement par cette eau qui le symbolise. De ce lac. Lac qui ont été des volcans, le feu retourné. Un événement toujours présent, partout, qui continuera d’agir et de contaminer l’espace, les corps et le temps. La vidéo aussi comme source lumineuse qui éclairera, traversera, transformera le plateau, les membranes servant de surfaces de projection, permettront à l’image de se déposer, ou de se propager par ricochet, contaminant progressivement tout l’espace scénique.
Venant de la musique, le son est le médium premier pour moi celui qui dit ce que les mots ne peuvent pas dire, ce que l’espace ne peut pas montrer. Comme dans mes précédents spectacles, il y aura aussi des séquences uniquement sonores. La représentation commencera d’ailleurs dans le noir. Que ce soit par l’écoute que l’on puisse entrer dans le spectacle. Créer un sas avant que les lumières du plateau s’allument, afin de préparer avec délicatesse les corps et les regards à la traversée d’une intimité singulière où pourra se rejouer, peut-être, en écho, des fragments de nous-mêmes.
Noëmie Ksicova, janvier 2026
Du 1er au 22 mars 2025 : Résidence d’écriture à la Chartreuse, Centre national des écritures de spectacle
Du 24 au 6 avril 2025 : Résidence d’écriture au Centro Dramatico Nacional de Madrid (Espagne) avec l’institut français
Automne 2025 : Résidence de recherche technique
Janvier 2026 : Résidence d’écriture
1er - 15 Septembre 2026 : Répétitions Paris
Septembre - Novembre 2026 : Répétitions Reims
Novembre 2026 : Création à la Comédie - CDN de Reims
A partir de décembre 2026 : Tournée
Du 24 au 6 avril 2025 : Résidence d’écriture au Centro Dramatico Nacional de Madrid (Espagne) avec l’institut français
Automne 2025 : Résidence de recherche technique
Janvier 2026 : Résidence d’écriture
1er - 15 Septembre 2026 : Répétitions Paris
Septembre - Novembre 2026 : Répétitions Reims
Novembre 2026 : Création à la Comédie - CDN de Reims
A partir de décembre 2026 : Tournée

